Courte relation d’une randonnée en Morvan
Vallée
du Touron (Arleuf-Corancy)
(15 et 16 juillet 2003)
article paru dans le bull N° 184
par Roger GOUX
Tous les ans, à la belle saison, sous la conduite de notre ami H. Gautherin,
nous effectuons une randonnée en Morvan. Une randonnée dont le
caractère avant tout amical et sportif ne nous fait jamais perdre de
vue notre commun intérêt pour tout ce qui touche aux choses de
la nature... Pour autant qu’il soit souvent parcouru par le naturaliste,
le massif morvandiau peut encore offrir d’intéressantes trouvailles
à qui prend le temps de les rechercher. Les modifications naturelles
des milieux – sans parler de celles plus intempestives que l’Homme
leur imprime – suffisent grandement à créer de l’inédit.
Il peut s’y ajouter occasionnellement la découverte d’espèces
jusque-là passées inaperçues
.
C’est vers la botanique que se tournent le plus souvent nos observations.
Parmi les espèces notoires qu’il nous a été donné
d’observer au cours de ces deux jours, nous retiendrons
:
1/.
Atropa bella-donna, une espèce réputée
R à RR en Morvan et autres
massifs siliceux, PR en revanche en Nivernais
occidental où elle affectionne lisières et coupes
forestières sur calcaires ou anciens laitiers provenant de la métallurgie
du fer. L’unique pied observé ce 15 juillet se situe en lisière
sud de la Forêt de Sanclerge, jouxtant la vallée du Touron. Les
rares stations morvandelles dont la littérature fait état sont
à rechercher près de Larochemillay au sud du Beuvray, en Forêt
de Breuil à St Brisson, à Uchon…sans parler de quelques
fugaces stations non revues depuis longtemps. ( cf. Nouvelle Flore de Bourgogne
de F. BUGNON )
2/.
Impatiens noli-tangere figure sur la liste des espèces
protégées en Bourgogne. Sans être particulièrement
commune en Morvan, il n’est guère de fossés humides en milieu
forestier où nous ne l’ayons rencontrée, un jour ou l’autre.
Ainsi l’avons-nous observée en plusieurs points de la vallée
du Touron, au cours de cette sortie.
3/.
Oreopteris limbosperma, une fougère moins rare qu’il
n’y paraisse… si, au lieu de rechercher ses frondes d’apparence
voisine de celles de la Fougère mâle et de ce fait difficiles à
discerner, on se préoccupe plutôt de rechercher le
Blechnum spicant, une autre fougère avec laquelle Oreopteris
entretient manifestement des rapports privilégiés.
En effet, à ce jour, toutes les stations d’Oreopteris
que nous connaissons, tant en Nivernais qu’en Morvan (de l’ordre
de la dizaine) se trouvent dans l’étroit voisinage du
Blechnum… La présence d’Oreopteris
impliquerait-elle celle du Blechnum ? A moins qu’il
ne s’agisse là de l’aberration systématique qui nous
fait rechercher préférentiellement Oreopteris là où
pousse le Blechnum ? En tout cas la réciproque est souvent prise en défaut
: la présence du Blechnum n’implique
pas nécessairement celle d’Oreopteris.
Tant s’en faut. Le Blechnum possède en
effet une amplitude écologique plus étendue que celle d’Oreopteris,
notamment vis-à-vis du facteur lumière. On rencontre le premier
aussi bien en milieu sciaphile (dans la hêtraie, la sapinière,
la pessière…) que sur des talus passablement héliophiles
et humides alors que le second s’en tient à des milieux plus ouverts
bénéficiant à tout le moins d’humidité atmosphérique.
Il serait intéressant de comprendre les raisons de cette apparente affinité
d’Oreopteris pour le Blechnum.
S’agit-il d’une simple juxtaposition de deux espèces ayant
des besoins écologiques en commun ou bien s’agit-il d’une
authentique dépendance d’Oreopteris à l’égard
du Blechnum ?
Ayant posé la question sur Internet, nous avons eu à ce jour trois
réponses
:
a /. celle
de Jean-Marc LEWIN indiquant que, « dans les P-O, plus
précisément dans le val de Galbe, les deux plantes poussent presque
emmêlées dans des fruticées à rhododendron, en bordure,
mais assez loin du ruisseau et en pleine lumière. (Les deux espèces
sont peu fréquentes à très rares dans le département)
»
.
b/ . celle
de J.Luc DESTOMBES indiquant également que le seul pied
d’Oreopteris qu’il connaît, à St Julien-en-Vercors
se présente « complètement emmêlé dans un beau
pied de Blechnum »
.
c/ . celle,
plus générale, de Michel BOUDRIE qui souligne
la concomitance écologique des deux espèces et leur répartition
sensiblement identique au niveau de la France, « mis à part le
fait que le Blechnum soit plus abondant et plus fréquent dans toutes
les régions françaises que l’autre »...Mais il n’évoque
pas d’affinité particulière d’Oreopteris pour Blechnum…
A l’observation des cartes de répartition, ( Atlas
écologique des fougères et plantes alliées de R.PRELLI
et M.BOUDRIE – 1992 ) nous retenons toutefois le fait
qu’il n’est pas un seul département où
Oreopteris ne soit présent sans l’autre fougère.
Mais département n’est pas station…
La question restant posée d’une possible relation de dépendance
entre la 1ère et la seconde de ces deux fougères, il nous restait
à consulter la littérature à notre disposition pour en
avoir le cœur net…Ainsi devions-nous finalement découvrir,
sur la foi de relevés effectués par G. ROBBE en Morvan, que …deux
stations sur les six notées par cet auteur comportaient Oreopteris sans
son associé !! : (cf .G.ROBBE : Les Groupements
végétaux du Morvan- 1993).
Que retenir de ces observations ?
1°. que la probabilité de
rencontrer ensemble les deux fougères est notoirement plus grande que
celle de rencontrer Oreopteris seul.( Compte tenu de nos propres observations
et de celles de ROBBE, celle-ci peut s’estimer à 9/10
en Nièvre).
2°. qu’ un élément demeure troublant,
à savoir celui de leur étroite proximité, allant jusqu’à
« l’emmêlement », dans leurs stations communes
.
3°. qu’un groupement à Oreopteris
et Blechnum à fort contingent filicéen
(Athyrium filix-femina, Dryopteris carthusiana, D.dilatata, D.affinis,
D.filix-mas..) très en marge
de L’Adenostilion alliariae auquel ROBBE rattache
le groupement à Oreopteris en Morvan paraît devoir s’imposer
au moins pour la partie proprement nivernaise de notre recherche. Quoi qu’il
en soit Oreopteris n’est pas rare
en Morvan. Nous l’avons rencontré notamment en
de nombreux points de la forêt de Sanclerge et en bordure de la route
qui traverse la forêt du Grand Montarnu.
4/.
Phegopteris connectilis revu sur la route d’Arleuf à
Préperny. Inexistant en dehors du Morvan et l’axe du Charolais
comme l’indique la Flore de Bourgogne.
5/. Cirsium
erysithales, une espèce nouvelle pour la Bourgogne découverte
en juillet 1999, par Jean LAGEY, sur le bas-côté d’un chemin
forestier, près de Préperny (Arleuf, 58) cf. Bull. soc. Hist.
Nat. Autun n°175 p.48.
Non seulement la plante est encore présente en 2003, mais sa population
s’est enrichie de son hybride, fruit d’un croisement avec
Cirsium palustre. Les deux Cirses qui
croissent côte à côte ne laissent aucun doute à ce
sujet et leur hybride : Cirsium X ochroleucum All.
Syn. C.huteri Hausm. paraît peu ou pas fertile, autant qu’on peut le présumer à la suite d’un examen sommaire de quelques capitules. L’hybride se distingue nettement de ses deux parents par sa taille plus grande, mais participe de l’un et de l’autre : de C.erysithales, par ses feuilles pennatipartites et de C. palustre par la couleur de ses fleurons pourprés. Ses feuilles sont peu décurrentes et, de ce point de vue, sont intermédiaires entre celles des deux parents.
6/. Luronium
natans, une espèce protégée sur le plan national
que nous avons eu la surprise de découvrir en une splendide ceinture
à l’étang de Préperny. C’est la première
fois que l’étang nous apparaissait aussi bas, laissant affleurer
une large surface tourbeuse (environ les 2/3 de l’étang) entièrement
recouverte de végétation. La partie encore en eau, contiguë
à la digue, s’entoure actuellement de 3 remarquables ceintures
de végétation. On peut observer, de la périphérie
vers la pleine eau :
a . une caricaie
à Carex rostrata
b . un vaste peuplement monospécifique
de Littorella uniflora,
s’accommodant apparemment fort bien de l‘épaisse couche tourbeuse
qui tapisse le fond de l’étang. (La Littorelle habituellement s’en
tient à des substrats plus sableux et siliceux)
c . la remarquable ceinture, moitié
exondée moitié immergée, de Luronium
natans. A l’état végétatif,
la confusion est possible entre les rosettes de la Littorelle et celles du Flûteau
nageant. Il suffit toutefois de savoir que les feuilles de la 1ère ont
un limbe linéaire à demi-cylindrique et pointu au sommet alors
que les secondes ont un limbe linéaire-rubané. Il n’est
plus de confusion possible à la période de floraison lorsque le
Luronium déploie ses feuilles nageantes ovales à très long
pétiole.

Photo Jean LAGEY
La valeur patrimoniale de l’étang de Préperny n’a
sans doute jamais été aussi grande. Il est toutefois certain que
le processus d’atterrissement engagé entraînera à
terme la disparition de ces végétations. Dès lors, on ne
manquera pas de soumettre l’étang à un curage drastique
aussi néfaste à nos végétations dans l’instant
que l’atterrissement aurait pu l’être au terme de son processus…
Ne peut-on concevoir, le moment venu, un curage modéré et, limité
dans un premier temps, à une partie seulement de l’étang
?
Les interventions humaines en matière d’environnement pêchent
souvent par excès de précipitation et d’ambition si bien
que leurs résultats font parfois penser à l’œuvre d’apprentis
sorciers.
A la queue de l’étang de Préperny, quelle idée d’improbable
rentabilité a-t-on eue de procéder au drainage en règle
de cette splendide tourbière, un joyau écologique qui comportait
entre autre rareté Vaccinium microcarpum ! Rapidement la tourbière
asséchée, a été envahie par la Molinie et des Bouleaux
de maigre rapport… Mais, par la suite, une autre politique environnementale
ayant vu le jour, on entreprit de faire machine arrière en essayant de
reconstituer la tourbière originelle. Ainsi a-t-on bouché les
fossés de drainage et abattu les arbustes envahissants. Il ne semble
pas que, pour l’heure, le résultat soit à la hauteur des
espérances affichées : la Molinie est toujours présente,
en touffes serrées et l’eau de drainage, qui ne s’écoule
plus, forme seulement un petit réservoir au niveau frontal, laissant
désespérément à sec ce qui fut une belle tourbière
de pente. Il est peu probable que l’eau puisse jamais reconquérir
le milieu qui fut le sien…Après avoir rasé les arbustes,
faudra-il aussi en venir à décaper la surface occupée par
la Molinie ?
Comme on le voit, les randonnées en Morvan n’apportent malheureusement
pas que des sujets de satisfaction floristiques ou écologiques…